William Morris contre la restauration

A propos de¬†William Morris, L’Age de l’Ersatz et autres textes contre la civilisation moderne, Editions de l’Encyclop√©die des Nuisances, Paris 1996.

Dans le berceau m√™me de la R√©publique, le Dix-Neuvi√®me si√®cle avait vu na√ģtre une nouvelle sensibilit√© esth√©tique; et dans l’urgence de pr√©server ce que l’histoire d√©truisait, c’est la notion de patrimoine qui √©tait apparue. Pour la France, ce fut l’abb√© Henri-Baptiste Gr√©goire se battant contre le vandalisme r√©volutionnaire; ce fut Victor Hugo importunant les lecteurs de Notre Dame de Paris avec de longues digressions sur la n√©cessit√© de respecter l’h√©ritage m√©di√©val de la capitale. Ainsi, lorsque le si√®cle approchait √† sa fin, il n’√©tait plus n√©cessaire de chanter la valeur √©conomique, politique et culturelle des monuments nationaux: la “guerre aux d√©molisseurs” √©tait bien gagn√©e. Il √©tait temps pour de nouvelles querelles: conserver, bien s√Ľr, mais comment conserver?

Il suffit de parcourir la Manche pour d√©couvrir la r√©ponse excentrique que l’√©crivain et artiste William Morris a pu donner √† cette question; mais on devra la parcourir en bateau pour ne pas offusquer ce socialiste conservateur qui en 1882 avait √©crit, dans une courte lettre au journal Nineteenth Century, “Veuillez ajouter mon nom √† la liste des protestataires contre le projet de tunnel sous la Manche”. Si nous faisons l’effort de nous d√©placer, c’est qu’une grande partie des √©crits de cet anglais excentrique, disciple de Ruskin, traitait d’un fl√©au bien plus important que les perforations sous-marines: les ravages de la restauration. Et ce n’est pas de 1814 que l’on parle, mais bien de l’art d’intervenir sur une Ňďuvre d’art pour la rendre identique √† comme elle fut dans le pass√©.

C’est pour combattre cette pratique r√©cente et apparemment b√©nigne que Morris fonde, en 1877, la Society for the protection of Ancient Buildings. L’unique programme, √©nonc√© dans son manifeste: contredire les bases th√©oriques de l’id√©ologie de la restauration, qui voudrait immobiliser √† jamais le devenir des monuments en une fiction intemporelle, une “falsification” inacceptable. Protection, ici, devient l’inverse de restauration: il faut prot√©ger l’Ňďuvre d’art non des pillages et des d√©gradations, mais des restaurateurs! Il s’agit certes d’un paradoxe, dans l’esprit d’un grand pol√©miste d√©cadent, et pourtant les probl√®mes que Morris soul√®ve sont bien r√©els, hier comme aujourd’hui. En effet, si le monuments anciens “semblent avoir d√©j√† tant de protecteurs”, en cette √©poque d’enthousiasme “religieux, historique et artistique” pour la moindre des pierres taill√©es (rien n’a en effet chang√©), il risquent n√©anmoins de leur int√©grit√©. Car la restauration “tend √† supprimer d’un √©difice telle ou telle partie de son histoire, c’est √† dire de sa vie, puis √† interrompre cette intervention √† quelque point arbitrairement choisi, et √† laisser ainsi ce monument √† la post√©rit√© tel qu’il fut, ou plut√īt aurait d√Ľ √™tre, originellement”. Dans l’√©poque du tourisme de masse et de la transformation des centres historiques en des parcs d’attraction, cela aussi semble d’autant plus vrai; et il est fr√©quent (√† Venise, √† Paris, √† Varsovie) d’√©prouver la sensation de parcourir un espace urbain compl√®tement falsifi√© dans un souci d’authenticit√©.

Morris affirme que le r√©sultat de ce proc√©d√© est une “Ňďuvre sans force ni vie, une mystification”. Car la triste v√©rit√© est qu’il n’y a pas de monument authentique, aucune origine, mais un devenir s√©culier nourri d’ajustements h√©t√©rog√®nes, de contrastes saisissants qui d√©voilent l’histoire m√™me s’inscrivant dans l’architecture. Restaurer c’est nier cette histoire, imposer au monument une forme originaire qu’il n’a jamais eue.

Ce n’est pas pour cela, pourtant, que Morris propose d’abandonner les monuments aux injures des forces de la nature: sa fa√ßon de le pr√©server est beaucoup plus simple et discr√®te. A travers son premier manifeste et ses activit√©s, la Soci√©t√© demande “√† qui de droit de substituer la protection √† la restauration, de conjurer par une sollicitude constante la ruine des monuments; par exemple, d’√©tayer le mur qui menace, de r√©parer le toit perc√©, par les moyens les plus simples et ne visant qu’√† la r√©paration, non √† l’art”. Seulement ainsi, affirmera Morris dans un conf√©rence quelques ann√©es plus tard, on conservera “la beaut√© due √† la patine des ans et du climat”, que les restaurateurs s’efforcent d’√©liminer.

Jusqu’√† sa mort, William Morris poursuivra son combat pour la protection des biens du patrimoine de la mode restauratrice de son si√®cle; qui sera aussi celle du suivant. Il s’agit moins de refuser toute alt√©ration de l’h√©ritage artistique que d’en affirmer la vitalit√©. Car si l’histoire continue, et le patrimoine lui appartient, il est juste d’en laisser imprimer les traces, et non de les effacer.