Archivio dei vincoli: Le concile de Nietzsché. Corps Glorieux. Le jeu des dogmes en conflit. Lipogrammes théologiques. La secte.

00017/ Le concile de Nietzsché

En 1885 on convoqua un concile à Nietzsché en Allemagne, pour certifier la mort de Dieu comme article de foi. Mais pour certains, ce dogme n’était que le produit d’une faute de frappe, qui avait transformé la phrase “Yahvé Elohim emeth”, Dieu est la verité, en “Yahvé Elohim meth”, Dieu est mort. Un schisme en suivit, et une hérésie qui s’attribua le nom d’Eglise Catholique. En effet, avec la mort de Dieu on avait établi aussi le démantèlement de l’Eglise même qui avait proclamé le concile, et il ne resta donc personne pour vigiler que ses décisions soient appliquées. L’hérésie prospéra, prit la place de la doctine officielle, et effaça jusqu’au souvenir du concile de Nietzsché.


00016/ Corps Glorieux

Cadavre Exquis est le nom – exquis et cadavérique – d’un jeu qui se pratiquait entre les surréalistes : composition collective et hasardeuse (phrase, récit, dessin) issue du montage des contributions des participants, chacun ignorant la contribution des autres. Une légende raconte (nous la rappelions ici) que le Credo est né par la contribution spontanée de tous les apôtres, qui le complétèrent l’un après l’autre. C’est pour cela que l’on peut imaginer un Credo composé par le montage des pièces fortuites et parfois contradictoires que chaque apôtre a pu écrire en cachette sur une petit feuille, et qui seront révélées à la fin.

C’est à cause de cette révélation finale qu’il s’agit là d’une contrainte tout à fait eschatologique : on sait en effet qu’à la fin des temps les cadavres vont ressusciter, et ils auront un corps glorieux, c’est à dire un cadavre exquis. C’est pour cette raison que la variante théologique de cette contrainte est connue sous le nom de « Corps Glorieux ». Et il ne s’agit pas du tout d’une composition issue du hasard: elle est bel et bien conduite par la Providence.


00015/ Le jeu des dogmes en conflit

Une légende raconte que le Credo chrétien est né spontanément sur la bouche des apôtres: Pierre dit « Je crois en un seul Dieu, Père tout-puissant », et Jean ajoute: « créateur du ciel et de la terre », et ainsi de suite. Cela en ferait une des premières prières crées collectivement de l’histoire. En réalité, l’histoire du Credo est beaucoup plus complexe : elle se développe au cours de nombreux conciles, avec son cortège de trahisons, d’abjurations, de condamnations et de jeux de pouvoir. La prière que l’on utilise aujourd’hui est fondée sur la version établie à Nicée, qui confirmait l’unicité de Dieu, la nature divine du fils et sa consubstantialité avec le père, en contraste avec la doctrine d’Arius.

Ma les choses auraient-elles pu aller autrement ? Que serait-il arrivé si, au cours de ce Concile, la version dualiste du premier article avait gagné ? Ou la version d’Arius ? Ou si la fraude d’Eusèbe de Nicomede, qui ajouta un iota au mot homoùsios, n’eut pas été décelée ?

Toutes ces questions pourraient trouver une réponse avec « Credo, le jeu des Dogmes en conflit » (Credo, the game of clashing dogmas), publié en 1993 chez Chaosium et disponible en français chez Multisim. Dans « Credo », chaque joueur représente une faction qui veut prendre le contrôle du « troupeau » (les fidèles) à travers la formulation de dogmes religieux. Chaque joueur a des cartes qui représentent sa doctrine, ses évêques et les autorités séculières sur lesquelles il peut conter, les évènements favorables et défavorables qu’il peut invoquer à son propre bénéfice ou contre les autres joueurs.

Le « Credo » est divisé en 10 articles et pour chacun il y a plusieurs variantes, petites (« de substance semblable à celle du Père » au lieu de « de la même substance du Père ») ou plus radicales (« Je croix en deux Divinités, une bonne et une mauvaise »). Quand un joueur parvient à prendre le contrôle de l’Empereur, il peut convoquer un Concile, où faire débattre et voter sur un article de foi. Les factions gagnantes obtiendront de nouveaux fidèles, celle battues seront déclarées hérétiques et subiront des représailles : de la castration à l’exile, jusqu’au plus ingénieux des supplices mortels. Les cartes « événement » ouvrent d’infinies potentialités au jeu, avec la Découverte de la Vraie Croix (ce qui peut arriver plusieurs fois !), l’invasion des Huns, la peste, une vague d’iconoclastie, une guerre civile, des homicides et des trahisons d’évêques.

Naturellement, le joueurs peuvent s’accorder ou tramer les uns contre les autres, dans la tradition honorable de la politique ecclésiastique. Quoi qu’il en soit, à la fin du dixième concile une nouvelle version du Credo aura été produite, une entre cent mille milliards de versions possibles. Le jeu, que les auteurs assurent être « historiquement soigné », est d’habitude considéré plus amusant à lire qu’à jouer.

Des critiques en anglais et en français.


00014/ Lipogrammes théologiques

En littérature, le lipogramme est un texte où sont volontairement exclus les mots qui contiennent une certaine lettre ou syllabe. La renommé de ce procédé en littérature potentielle est surtout redevable à La Disparition de Georges Perec, où sont absents les mots qui contiennent des « e ».

De façon tout à fait semblable, nous pouvons (1) composer des théologies sans une certaine lettre et (2) traduire une théologie préexistante sous la contrainte de ne jamais utiliser une certaine lettre. La théologie chrétienne sans la lettre « i » en plusieurs langues ne permet pas de citer Dieu, le Christ et le Saint Esprit, ni la Trinité entière, mais survivra a cette contrainte : d’infinies synonymes et figures substituerons les absents. Il y a aussi une autre façon de contourner l’obstacle, qui est parfois pratiqué pour d’autres raisons : c’est d’écrire D-eu. Mais il ne faut pas penser que ceci soit un simple exercice de transcription. Parfois les signifiants s’usent et deviennent muets, ils ne disent plus rien. Le lipogramme théologique, en nous privant des mots, nous contraint à repenser à leur sens. A la place de Dieu, il faudra recourir au Père. Et à la place du Fils, on trouvera le Sauveur, le Vèrbe ou l’Agneau, ou simplement Jésus.
C’est pour cette raison que nous voulons recommander le lipogramme théologique au bergers des âmes, pour en inspirer les prêches : car chaque fois il devront renoncer à certains mots, et ainsi devront recomposer leur théologie avec des nouveaux éléments, en interprétant et clarifiant leur foi.

La pratique du lipogramme n’est donc pas un vide exercice formel sans d’influence sur le contenu théologique, et il l’est d’autant moins lorsqu’on réserve une particulière valeur sémantique à l’alphabet, comme le font le cabalistes juifs : c’est là une forme primitive (et en même temps, combien évolue !) de Théologie Potentielle. Filon d’Alexandrie déjà croyait avec grand respect au lien intrinsèque entre les choses et les lettres de leur noms : il consacra un traité, connu sous le nom De mutatione nominum, aux raisons de la métamorphose, dans l’Ancien Testament, du nom Abram en Abraham, ou de Saraï en Sarah. Un lipogramme donc, peut devenir un traité. Le texte fondateur de la littérature cabalistique, le Livre de la Création, raconte de la danse créatrice des lettres de l’alphabet à l’origine de toute chose, et d’infinies légendes nous parlent de leur pouvoir : une lettre effacée sur le front du Golem (l’aleph de emeth) lui donne la mort (meth) ; et si l’on mélangeait les lettre de Adam, le nom de l’homme, son corps même en sortirait mélangé. Un lipogramme le rendrait victime d’une ménomation : une lettre en moins c’est peut entre un bras qui s’en va. Le stratégies textuelles de la Cabale (Notariqon, Temurà) nous portent à ce paradoxe herméneutique, que l’on ne lit plus le texte, mais les lettres qui le composent. Car chacune a un sens : dans sa forme, dans son nombre, dans son histoire. Le lipogramme n’est pas donc un divertissement abstrus, mais dans l’essence de l’écriture théologique l’instrument de la perfection du texte sacré. Peut être d’ailleurs que certaines choses ou lettres n’existent pas simplement car Dieu s’est contraint à ne pas les utiliser, cette fois-ci. Ouvroir de Création Potentielle…


00013/ La secte

Des Ouvroirs de Théologie Potentielle existent depuis toujours. Chaque théologie, en vérité, est potentielle : elle naît pour se libérer des contraintes formelles d’une théologie précédente, pour épater la divinité par des coups de théâtre farfelus et géniaux. Au Dix-septième siècle des farceurs baroques, ou peut-être de très sérieux exégètes, finirent au bûcher pour cela même que nous comptons faire sur les pages qui suivront. Ils choisissaient des règles arbitraires pour guider la création de nouvelles doctrines: une théologie sans de lettres « e », une autre inspirée par les tarots… Parfois il piochaient au hasard des arguments de foi… Leurs combinaisons étaient étranges et monstrueuses : une divinité unique mais triple, une mère vierge : la roue infinie des incarnation cum la doctrine de la prédestination. Et ainsi de suite : il s’épuisaient en faisant de tels exercices.